LETTRE AU MINISTRE DE L'EDUCATION NATIONALE
En charge de la mission Lutte contre l’illettrisme au sein du Conseil Régional Nord – Pas de Calais, il m’apparaît de toute première importance de vous alerter sur les indicateurs régionaux particulièrement alarmants concernant la maîtrise des savoirs de base : lire, écrire, compter.
Au-delà de l’importance de ces apprentissages dans la vie personnelle et professionnelle de chaque citoyen, que vous connaissez et sur laquelle je ne reviendrai pas, je voulais attirer votre attention sur la situation très difficile de notre Région.
L’Etat et la Région ont demandé conjointement une extension régionale de l’étude INSEE sur l’illettrisme. Celle-ci est tout à fait inquiétante. En pourcentage de population concernée, en degré de difficulté, tous les chiffres sont ici largement supérieurs aux statistiques nationales.
Ceci s’explique par le passé industriel, minier, textile, qui a très largement contribué à la richesse de notre pays, mais qui est aujourd’hui révolu, laissant de côté des milliers de gens. Le Conseil Régional s’est toujours fortement impliqué dans la lutte contre l’illettrisme. Mais le problème prend une ampleur qui dépasse aujourd’hui les moyens que nous pouvons lui dédier.
Apprendre à lire et à écrire aux citoyens est une mission de l’Education Nationale, une mission de l’Etat, or, la définition communément admise de l'illettrisme se caractérise par le suivi d'une scolarité dans le pays habité.
Comment pourrait-on ne pas croiser ces données avec le très lourd tribut aux suppressions de postes d’enseignants acquitté par le Nord – Pas de Calais ? Je ne citerai pas de chiffres car vous en disposez de manière bien plus détaillée que moi. Nous sommes, proportionnellement, les plus touchés par ces suppressions, alors que notre population souffre d’un niveau de formation inférieur aux autres régions de France, d’un taux d’illettrisme, de chiffres du chômage tous supérieurs aux données nationales. A tel point qu’il arrive à ses habitants de se demander s’ils sont punis de quelque chose.
Il n’est pas dans mon intention de mettre l’Education Nationale en accusation. Les enseignants dans leur immense majorité remplissent leur tâche avec beaucoup de compétence et d’implication. Comment, cependant, remplir cette mission lorsque les effectifs dans les classes augmentent systématiquement ? L’effet direct de la baisse démographique étant, certes, les suppressions de postes en dessous d’un certain nombre d’élèves par classe, mais le dommage collatéral est bien de provoquer le sureffectif des classes restantes.
Je viens plaider auprès de vous la cause de centaines d’enfants qui passent au travers des mailles du filet de l’enseignement faute de structure définie qui les prennent en charge, et qui d’année en année se retrouvent éloignés du système scolaire, mis à la marge et prédestinés à l’échec, au chômage et à l’exclusion.
Plusieurs éléments plaident en faveur d’une réaction rapide et volontariste dans leur direction :
Le coût exorbitant que cela représente pour notre pays. L’Education Nationale est l’un des budgets les plus importants de l’Etat. Sortis du système scolaire, une partie de ceux qui ont échoué sont pris en charge : en formation générale ou professionnelle, en acquisition des savoirs de base ou en formation qualifiante, et cela représente une nouvelle charge financière importante. On retrouve l’autre partie au chômage, bénéficiaire des minima sociaux. Cela représente encore une dépense très conséquente.
Le désarroi des personnes en difficulté, qui humainement ne saurait nous laisser insensibles. La spirale de l’échec est très difficile à enrayer tant horizontalement – pour un individu au long d’une vie – que verticalement – de façon intergénérationnelle. L’efficacité des apprentissages de base est, de plus, bien plus difficile à acquérir pour des adultes que pour des enfants. On ne peut donc pas parler de lutte contre l’exclusion sans évoquer ces enfants.
Le manque à gagner en termes de compétences, de richesse pour nos entreprises, d’adéquation des compétences aux emplois est énorme. Un chiffre précis : dans le Nord – Pas de Calais, qui compte 4 000 000 d’habitants, 10% des adultes qui ont entre 18 et 65 ans, ont de graves difficultés dans les fondamentaux de l’écrit. 5% ont des difficultés importantes, et 7% des difficultés partielles. Dans tous les cas, c’est plusieurs points au dessus du niveau national.
Monsieur, le Ministre, vous comprendrez qu’au vu de ces éléments, il n’est pas envisageable pour notre Région d’accepter sans protester les trop nombreuses suppressions de postes dont elle est frappée. J’entends l’argument rationnel et implacable de la baisse démographique, mais je ne saurais y souscrire.
Au contraire, je vous prie instamment de reconsidérer la situation de la région sous l’angle de l’investissement à moyen terme. En acceptant de le faire, il deviendrait alors cohérent de suspendre les suppressions de postes d’enseignants et de profiter de cette baisse démographique qui ne va durer que quelques années pour faire un énorme effort qualitatif envers les enfants, en redéployant les moyens humains nécessaires à un enseignement ciblé.
Il convient de resserrer les mailles du filet au travers duquel les élèves en difficulté passent trop facilement afin de, réellement, lutter contre les exclusions et pour l’égalité des chances, comme se doit de le faire l’Ecole de la République.


