Je vous incite à lire cette tribune de Thibault Tellier, Maître de Conférences en histoire contemporaine à l’Université de Lille III. Ce n'est pas le format BLOG, mais un petit effort de lecture alimentera votre réflexion estivale. Je partage cette analyse, en particulier sur la distance qui s'est créée entre le Parti et les intellectuels. Réhabilitons les clubs de réflexion! Merci Thibault.
Plus encore que la défaite politique, c’est sans aucun doute la défaite intellectuelle qui doit interpeller le plus les dirigeants de la gauche. Sur de nombreux sujets de société, celle-ci, à commencer par le parti socialiste, n’a pas été en mesure d’opposer au candidat Sarkozy une argumentation claire susceptible de convaincre les électeurs. L’exemple de Mai 68 est à ce propos significatif. Nicolas Sarkozy a pu, sans véritablement être inquiété, condamner sans appel la « pensée 68 » et ceci, sans que la gauche lui rappelle par exemple que dans certains domaines comme celui de l’urbanisme, la droite elle-même, durant les premières années du septennat Giscard, avait repris à son compte plusieurs idées développées au cours de ce mois de mai 68. Le candidat néo-libéral, sous couvert de rupture, a pu tranquillement convaincre les Français de son programme sans que la gauche soit en mesure de lui opposer une vision claire et cohérente de la société qu’elle envisageait pour la France du XXIème siècle.
Au lendemain de ce 6 mai 2007, il paraît acquis que le cycle d’Epinay s’achève. La stratégie qui consistait à s’appuyer sur le parti communiste a disparu faute d’allié. Le parti socialiste se retrouve en fait seul face à son destin. lI lui faut donc inventer une autre gauche, une troisième gauche en quelque sorte qui, sans écarter les Verts et les communistes, parvienne à amener à elle d’autres forces politiques qui se retrouvent dans les mêmes valeurs. Sans perdre les leçons de la première gauche (mitterrandienne) sur la tactique politique, il lui faut également prendre à son compte l’héritage intellectuel de ce que naguère on a appelé la « deuxième gauche » et qui a été trop souvent rejetée par la première au motif que Michel Rocard en était le principal inspirateur.
Certains thèmes mis en avant par la candidate socialiste au cours de la campagne présidentielle s’inspirent pourtant directement d’expériences lancées par des élus socialistes issus de cette culture politique comme Hubert Dubedout à Grenoble qui, dès 1965, lançait les GAM (Groupe d’action municipale). Ceux-ci sont parvenus à faire réfléchir autour de thèmes comme les communautés d’habitants et la démocratie locale au quotidien, des communistes, des socialistes et des chrétiens. Au cours de ses années de pouvoir, la gauche s’est trop laissée enfermer dans une technocratie qui a fini par l’asphyxier totalement du point de vue intellectuel. La Politique de la Ville en est un exemple parmi d’autres. Après un discours politique sur le développement social des quartiers initié par le même Hubert Dubedout d’ailleurs, la gauche, dans les années 1990, s’en est remis à une orientation plus gestionnaire et technocratique qui l’a coupée des forces vives qui composent pourtant ces zones urbaines en mouvement. Dans l’un de ses ouvrages, le sociologue Olivier Masclet a d’ailleurs montré comment, au cours de ces années, le divorce entre la gauche et les cités s’est opéré.
En réalité, plus qu’à une alliance politique avec les centristes qui paraît bien improbable à l’heure actuelle, c’est à une recherche de convergences intellectuelles que les socialistes doivent se livrer avec celles et ceux qui se réclament de la démocratie chrétienne. Les thèmes liés justement à l’expression de la démocratie locale qui permettent de se retrouver entre habitants pour discuter, échanger, travailler, appartiennent à un registre sur lequel les socialistes et les démocrates chrétiens peuvent aisément se retrouver face à une droite libérale qui préconise plutôt une juxtaposition de propriétaires soucieux avant tout de leurs intérêts particuliers. Il faut aussi, de ce point de vue, que la gauche soit de nouveau en capacité de parler à celles et ceux qui vivent dans les cités populaires ainsi qu’à ceux qui y travaillent au quotidien, à commencer par les enseignants et les travailleurs sociaux qui, pour la plupart d’entre eux, ont aujourd’hui perdu espoir dans la gauche gouvernementale et ses ambitions réformatrices. Cela passe aussi par la reconstitution des réseaux qui assurèrent par exemple le succès du PSU dans les années 1970 concernant la vie sociale des grands ensembles. Il ne doit pas y avoir de sujets tabous de discussion. Les expressions politiques qui se sont exprimées au cours des débats participatifs initiés par Ségolène Royal doivent servir de base à un nouveau dialogue entre toutes les forces sociales du pays, y compris celles qui se situent dans la lignée séculaire du christianisme social et qui partagent avec les composantes de la gauche les mêmes valeurs. Il ne faut pas perdre de vue que dans les années 1960, autour de la guerre d’Algérie notamment, il a existé de profondes convergences entre progressistes issus pour une part du syndicalisme chrétien et d’autre part, les socialistes qui ont su s’émanciper de la vieille SFIO dirigée par Guy Mollet. N’oublions pas non plus que Jacques Delors par exemple, avant de rejoindre le parti socialiste, a été l’une des chevilles ouvrières du concept de Nouvelle société défendue en son temps par Jacques Chaban Delmas. Si la logique née du congrès d’Epinay a certes permis aux socialistes de conquérir le pouvoir, elle a aussi mis en avant une logique de bloc contre bloc, obligeant ainsi certains militants sociaux à choisir ou non nettement la stratégie de l’union de la gauche au détriment d’un positionnement plus large.
La gauche doit donc réinvestir les cercles intellectuels, les lieux de débats beaucoup plus qu’elle ne le fait aujourd’hui. Elle doit davantage se rapprocher et s’inspirer de cercles intellectuels comme celui de la République des Idées animé par Pierre Rosanvallon. Le temps est venu de développer à nouveau les clubs politiques qui, sans être affiliés directement au parti socialiste, lui servaient de vivier à idées. Le succès de l’ouvrage « L’autre campagne » paru au début de cette année témoigne de la nécessité pour la gauche de gouvernement de pouvoir s’inspirer de cercles de pensée souvent audacieux en terme de propositions. Il lui faut favoriser la parole d’une nouvelle génération d’intellectuels qui, proches de la mouvance sociale démocrate, n’ont toutefois pas forcément envie de s’engager dans un parti qui n’a toujours pas réussi à faire son aggiornamento et qui tient ces cercles de réflexion trop en lisière de ses pratiques. Plus que de regretter la « conversion » d’anciens maoïstes au sarkosisme, elle doit ouvrir très largement ses portes à ces jeunes intellectuels à l’image de l’économiste Thomas Piketty qui s’est clairement engagé dans la campagne aux côtés de Ségolène Royal.
En tout état de cause, la gauche ne peut se contenter d’une logique gestionnaire, comptable même de la politique. C’est également dans le débat d’idées qu’elle doit s’imposer à nouveau. Elle doit renouer le dialogue intellectuel avec toutes celles et ceux qui refusent que les valeurs du repli sur soi, de l’entre soi ne deviennent les nouvelles valeurs nationales. En cela, la prochaine élection présidentielle prévue en 2012 doit être son nouvel horizon. Pour y parvenir réellement, elle doit remettre à plat toute sa doctrine dans un nouveau cadre institutionnel et sociétal qui s’incarnera dans une VIe République.
L’invention d’une nouvelle République, démocratique, égalitaire et sociale, qui se retrouve dans les valeurs exprimées par exemple par le Conseil national de la Résistance dont à l’époque, en l’absence d’une droite largement compromise avec le régime de Vichy, communistes, socialistes et démocrates chrétiens étaient les portes paroles, doit désormais être le nouvel horizon de tout ceux qui ne se retrouvent pas dans le programme du nouveau chef de l’Etat. Avant même de parler arithmétique électorale, c’est de débats d’idées dont la gauche a le plus besoin. Pour finir sur une référence désormais proscrite par le nouveau pouvoir en place puisque héritière directe de Mai 1968, celle de l’autogestion et de l’aventure des LIP, c’est l’imagination qui ramènera la gauche au pouvoir dans cinq ans. Le combat est à engager dès maintenant.